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La révolution numérique de la radiodiffusion

Par Christopher Korchin | 28 septembre 2016
La révolution numérique de la radiodiffusion

Malgré les compressions budgétaires, la  baisse des recettes publicitaires et le profond bouleversement que traverse le milieu des télécommunications, CBC/Radio-Canada a gardé sa pertinence. Son repositionnement numérique maintenant bien engagé et fort de la promesse de nouveaux fonds publics, le président-directeur général Hubert Lacroix estime le radiodiffuseur national en bonne voie pour faire face à l’avenir.

Lorsqu’en janvier 2008, M. Lacroix a quitté une belle carrière dans le droit pour assumer ses fonctions actuelles, il était déjà bien conscient des défis qui l’attendaient au tournant, sans avoir prévu pour autant que ces défis iraient bien au-delà de ses attentes. « Je n’avais pas idée de ce dans quoi je m’embarquais, dit-il. Depuis, j’ai découvert le sens du mot résilience. 

Dans les mois qui ont suivi son entrée en fonctions, la récession a frappé de plein fouet les économies mondiales, les recettes publicitaires des médias se sont mises à péricliter, et le gouvernement fédéral a cherché à couper les vivres à CBC/Radio-Canada. Et ce qui n’aurait dû être qu’un changement de peu d’importance s’est révélé d’une grande valeur symbolique : la Société a abandonné les droits du thème musical de La Soirée du hockey (récupérés par le réseau CTV). En 2013, elle alla même jusqu’à perdre le contrat de rediffusion des matches de la Ligue nationale de hockey dans la foulée du mirobolant marché de 5,2 milliards de dollars que la LNH avait passé avec Rogers Communications, ce qui l’incita à se retirer du secteur des sports professionnels.

En 2010, l’arrivée sur le marché du service Netflix de diffusion en continu a complétement bouleversé les programmations télé traditionnelles, cependant que des géants de la trempe d’Apple Inc., d’Amazon.com Inc. et de Google Inc. se lançaient dans la production de contenus et que des réseaux privés de télévision et de radio se regroupaient sous le large parapluie de sociétés de télécommunications comme Bell Canada et Rogers. 

Enfin, dans le sillage du budget fédéral de 2012, les compressions d’effectif que devaient déjà opérer le diffuseur national se sont trouvées exacerbées par la réduction de 115 millions de dollars par an des financements qui y était annoncée. On estime à 2 800 les emplois qui auraient été éliminés à CBC/Radio-Canada depuis 2009.

En dépit de tous ces aléas, toutefois, l’attachement des Canadiens pour ce que M. Lacroix appelle une « marque emblématique » a amené la Société à se réinventer ; comme l’a révélé  le récent sondage Mission Metrics de TNS Canada dans lequel 81 pour cent des Canadiens disent croire fortement en l’importance d’avoir un radiodiffuseur public national. La haute notoriété de la Société – qui va de la grande reconnaissance de son logo à la diversité de sa programmation radio et télé, avec des têtes d’affiche comme Découverte, Salmigondis et Tout le monde en parle et, en anglais, comme As It Happens, The Friendly Giant et Rick Mercer Report – y est sûrement aussi pour quelque chose.

Nous sommes conscients de ce riche patrimoine ainsi que de la grande valeur des animateurs et émissions de renom qui ont jalonné notre histoire, en français comme en anglais, au fil des ans », dit M. Lacroix, mais il prévient que « la télévision telle que nous la connaissons pourrait bien ne plus exister d’ici 20 ans et [que] la façon dont nous finirons par livrer nos contenus sera alors fonction des moyens technologiques dont nous disposerons alors .

Cette conviction est à la base du « virage vers le numérique  qui ponctue le plan quinquennal de la Société, présenté dans sa Stratégie 2020. Un survol du secteur canadien de la radiodiffusion réalisé en 2014 par la Société a révélé que les recettes publicitaires tirées d’Internet (ce qui comprend le temps passé  hors médias  sur des services comme Facebook et Google, lequel peut être mesuré et vendu à des annonceurs) ont dépassé les recettes tirées des publicités télévisées, toutes chaînes traditionnelles et spécialisées combinées. 

Même si cela suffirait déjà à justifier amplement son virage numérique (la Société dépend des recettes publicitaires pour alimenter de 20 à 30 pour cent de son budget annuel de quelque 1,7 milliard de dollars), la motivation la plus impérieuse reste néanmoins la conscience qu’elle a de la nécessité de proposer aux Canadiens des modes actuels de présentation des contenus (lire : sur une variété croissante d’appareils). 

Nous avons donc inversé nos priorités, dit Hubert Lacroix. Nous visons d’abord la mobilité, puis la Toile, et seulement après la radio, puis la télévision. C’est là toute une transformation. 

Et ce changement de cap commence à porter fruit. La croissance du trafic sur les plateformes numériques de CBC/Radio-Canada – qui a augmenté de 3 millions de visites individuelles par mois en un an pour se fixer à 15 millions de visites par mois, contre 9 millions en 2014 – a quelque chose de spectaculaire, fait observer M. Lacroix. À preuve, la couverture des Jeux Olympiques d’hiver de 2014 à Sotchi – où  33 millions de Canadiens nous ont joints par l’un ou l’autre de nos services, dont 11 millions, soit le tiers, en passant par nos plateformes numériques. C’était là tout un jalon de franchi, qui nous a confortés dans notre choix.  Le PDG prévoit que le ratio « traditionnel-numérique » atteindra les 50-50 aux prochains Jeux de Rio de Janeiro.

Société d’État, CBC/Radio-Canada n’a d’autre choix que de se plier aux diktats financiers du gouvernement. Mais là encore, les nouvelles ont du bon, vu que le dernier budget fédéral a injecté 75 millions de dollars supplémentaires pour le premier exercice de son plan quinquennal et 150 millions pour chacun des quatre exercices suivants, regagnant du coup les valeurs pré-austérité et ajoutant par-dessus le marché 35 millions par an au titre du virage numérique.

Hubert Lacroix, dont le second et dernier mandat prendra fin en décembre 2017, estime que la donne a changé.  Je me réjouis de pouvoir maintenant traiter avec une ministre qui a vraiment la culture à cœur et qui y voit un moteur pour le reste de l’économie », dit-il en parlant de la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly. Pour chaque dollar de denier public dépensé, nous rapportons 3,50 $ à l’économie et 2,50 $ aux milieux culturels rattachés à nous. 

M. Lacroix soutient que la Société est prometteuse de grande valeur. En moyenne, les citoyens d’autres pays paient 82 $ par personne pour leur radiodiffuseur public. Pour CBC/Radio-Canada, même en tenant compte des hausses de financements, il nous en coûte environ 33 $ par an et par citoyen.  Pensez seulement à la BBC, qui coûte aux Britanniques 97 $ par habitant, alors que pourtant elle ne compte qu’un seul fuseau horaire et qu’une seule langue officielle, dit-il. Comme quoi, lorsqu’on considère ce qu’en retirent les Canadiens, nous ne sommes pas peu fiers de notre rendement. » Il croit également à la valeur – inchiffrable – que le diffuseur est à même de procurer :  Les marchés financiers parlent du "rendement sur investissement". Or, dans notre milieu, nous préférons parler de "rendement sur citoyenneté". 

CBC/Radio-Canada n’a aucune obligation de rentabilité. Ce qui compte est qu’elle ait des pratiques de dépense responsables et que son produit soit pertinent. À cet égard, il lui faudra rendre des comptes non seulement à l’État, mais aussi à ses 35 millions d’« actionnaires » au pays. Mais c’est là un défi permanent qu’Hubert Lacroix accepte de relever. Marathonien à ses heures, il sait bien la différence entre sa fonction et la course de 42 kilomètres, à savoir que, dans le premier cas, il n’y a pas de fil d’arrivée; aussitôt finie, la course recommence.

Selon lui, la stabilité de CBC/Radio-Canada dépendra non seulement de sa capacité à réussir son virage numérique, mais aussi de l’adoption éventuelle d’une source de financement continu, du type de la « redevance télévisuelle » qu’exigent déjà bien d’autres pays dans le monde. Dans un secteur qui évolue à vitesse grand V, cependant, le changement reste la seule constante. Et pour son successeur, estime Hubert Lacroix, « les choses pourraient bouger bien plus vite encore. 

 

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